Roustavi dans le Caucase, Lille près de la frontière belge, Coney Island à NYC. A priori, peu de choses relient ces villes entre elles. Sauf, peut-être, leurs friches et leurs terrains vagues, devenus en quelques décennies de sombres déserts urbains.
Le métal des ruines, le silence des espaces, les ombres qui errent. Industries en rade, carcasses de béton, aires de jeux rouillées... ces lieux sont plus que des vestiges, ils sont en suspension.
Roustavi est la troisième ville de Géorgie, connue pour avoir été une des plus grandes cités industrielles de l'URSS. Aujourd'hui, ne subsistent que les barres HLM et un taux de chômage proche des 35%.
Coney Island est l'île aux manèges de New York, sur le déclin depuis le début des années 70. Aujourd'hui, elle est surtout réputée pour son concours d'avalage de hot dogs... et, pour certains, de son jaillissement final dans le film Cloverfield - où les deux héros passent un moment sur la grand roue...
Quand à Lille, son passé industriel ne cesse de la hanter. Il suffit de s'écarter des briques propres du centre pour apprécier la vraie Lille, rouge, fantomatique, figée.
Tous ces lieux sont sous le coup de plans de rénovation, qui mettront plus ou moins de temps à se réaliser. Ces diapos sont un moyen, parmi d'autre, de ne pas faire table rase du passé.
Les trois diaporamas qui suivent ont été pris en 2009.
Aucun dessin en Une ni démenti paru en quart n’auront changé les choses. Philippe Val, l’éminence grise de Charlie Hebdo dont les éditos ne font plus rire depuis longtemps, s’en va à Radio France pour y défendre une nouvelle cause. Mais laquelle ? La sienne, voyons !
Val, c’est une « question du Sphinx » à lui tout seul. Un homme qui émerge comme parolier cinglant et chanteur à gachette, redresse sur ses deux jambes un journal satirique (Hara Kiri) avant de s’offrir une canne en or, un job pour puissants au cœur du sérail médiatique (dont personne ne sait d’ailleurs très bien à quoi il va ressembler). Dans une interview à Télérama, Val reprochait à ses détracteurs de voir chez lui un tas de « malentendus » (désir d’ascension sociale, profits financiers...) qui en font désormais la honte des anars joviaux façon Cavanna. Chez les lettrés, qu’il affectionne particulièrement, on appelle ça une périphrase. Pour les lecteurs de Charlie, un doigt d’honneur dans le cul. Depuis quelques années, l’hebdo satirique sentait le moisi. Des éditos moralisateurs et une obessession anti-sarko avaient terni l’immondice de Charb (« Charb n’aime pas les gens »), l’irrévérence d’Honoré ou la plume désinvolte de Cavanna. Charlie vivait d’actu sur le dos de la droite. Pourfendre sans dévier, feindre le politiquement incorrect, affronter les chimères de la politique... A France Inter, Val sera au cœur de l’arène médiatique. A sa place. Dans les gradins, le peuple peut à nouveau jurer, péter et injurier comme il se doit.
LI-BER-TE. C’est au nom de ces trois syllabes mondialement connues –mais tout aussi bafouées– que The Economist, le plus conservateur des hebdos rosbeef, a de nouveau défendu la légalisation totale de toutes les drogues. Le journal s’y accroche comme un junkie à sa seringue. Vingt ans déjà qu’il milite pour, et ça n’est pas près de changer. « Notre solution n’est pas parfaite, mais un siècle d’échec dans la lutte contre les drogues plaide pour qu’on la teste », peut-on lire en page 3 de l’hebdo.
Le raisonnement est tellement tordu qu’il semble presque acceptable. Puisque les Etats sont impuissants à réfréner la consommation de drogue dans les pays développés et à contrôler la production dans les pays pauvres, autant économiser le paquet d’argent investi pour soigner les dépendances. Taxer les drogues comme on taxe le tabac ou l’alcool permettrait de financer les soins médicaux, et tant pis pour les risques. Après tout, les junkies l’ont bien choisi. L’éditorialiste made in UK devait avoir fumé un peu trop d’opium avant de rédiger son article. Il nous ressort le bon vieux principe de responsabilité cher aux conservateurs et le coupe avec une dose mortelle de cynisme. « Il faut admettre que la consommation risque d’augmenter ». C’est froid, mais honnête. Sauf que l’honnêteté intellectuelle n’est pas une valeur politique en soi. Au mieux, c’est une recommandation. Au pire, un fossoyeur des bonnes consciences... Liberté. Aragon s’étranglerait en apprenant qu’on n’écrit plus son nom sur le sable ni sur la neige, mais sur le dos des toxicos. Combien de journalistes à The Economist ont déjà fumé un joint ? Combien savent la douleur, le manque et les plaisirs de la drogue ? Ces néo-cons’ sucrent le droit de fumer dans les bars pour mieux s'étouffer de cigares dans leurs salons privés. Mais quand on sème du vent, que peut-on récolter, sinon de la connerie ?
Thomas Dworzak, photographe allemand de l’agence Magnum, a mis le Caucase en image comme personne. Scènes de guerre, douleur des cœurs et des corps mais aussi moments de joie et beauté simple des habitants de la région ponctuent une œuvre construite au fil des voyages. Rencontre.
La scène se passe en plein jour, dans une rue de Soukhoumi, « capitale » de l’Abkhazie. Au milieu de la voie où luisent des flaques d’eau trouble, une femme se promène, un lourd manteau noir sur les épaules. Rien d’anormal, si ce n’est le masque à gaz qu’elle maintient sur son visage et qui lui donne des airs de fantôme toxique. Une ombre en souffrance, que pas un homme alentour ne daigne regarder. « En 1993, des soldats abkhazes avaient été déterrés six mois après leur mort pour que les familles puissent les identifier. La rue puait », commente l’auteur de l’image. « Personne ne regarde cette femme, c’est terrible. Je crois que c’est ma photo préférée ». Thomas Dworzak sillonne le Caucase depuis la chute de l’URSS. Il en a ramené des clichés durs, souvent troublants, qui témoignent de sa connaissance et de son amour de la région. En doux cynique, il avoue sa fascination originelle pour les sujets difficiles. « C’est avec mes premières photos de guerre en Yougoslavie que j’ai commencé à faire de bonnes plaques. Je découvrais tout ».
Homme ramassant des détritus. Thomas Dworzak, 1993
Le sujet le plus dur à capter ? « Les hommes qui pleurent. » Et en vingt ans de carrière, Thomas Dworzak en a vu pleurer plus d’un. En ex-Yougoslavie, en Tchétchénie, en Abkhazie, mais aussi en Irak, en Afghanistan, en Haïti, et jusqu’au Pakistan. « C’est triste à dire, mais si on fait de bonnes photos, c’est d’abord parce qu’on les fait pour soi ». Comme celle, cruelle, de ce paysan dont la charrette vient de se briser et qui semble avoir tout perdu. « C’était dans une région reculée d’Abkhazie. Les gens étaient sombres, je me souviens m’être fait jeter une cigarette au visage. Je n’y suis jamais retourné ».
Bienveillance. Thomas éprouve comme une compassion discrète envers la Géorgie. Une empathie revendiquée qui l’éloigne de plus en plus de la Russie, pays dont il parle pourtant parfaitement la langue et où il a opéré pendant plusieurs mois. « Là-bas, les gens sont trop froids. J’ai l’impression qu’on ne parle pas la même langue. Vraiment, je n’en peux plus ». Le reporter de Magnum se défend pourtant de prendre des photos partisanes. « Je refuse la neutralité, mais je ne veux pas être accusateur. Seule l’émotion compte ». La guerre d’août 2008 ? « Les Abkhazes n’ont rien décidé, ce sont les Russes qui ont tout fait. »
Soldat abkhaze prisonnier des Géorgiens. Thomas Dworzak, 1993
Cette guerre, justement, Thomas ne l’a pas vécue. Bloqué sur un lit d’hôpital à New York, il s’est réveillé le matin des premiers affrontements. « Tous les clichés que j’ai pris ensuite sont mauvais. A vrai dire, la photo ne m’intéresse plus vraiment. Je trouve ça injuste de vouloir faire une bonne image. Trop facile ». Sans grand regret, donc, il compte désormais habiter la région plutôt que l’emprisonner dans ses boîtiers. « Je n’aime plus le danger. L’âge, l’expérience sans doute. Et la lassitude.» Thomas Dworzak avait pourtant l’art de sublimer la beauté quelque peu monstrueuse du Caucase. Sa bienveillance manquera.
The White Lies est un groupe qui écrit blanc sur noir. Une sorte d’orage sonique émaillé d’éclairs aveuglants produisant une pop nerveuse qui ne laisse pas de place aux éclaircies. En anglais, White lies signifie « pieux mensonge », un bel oxymore qui résume en deux mots l’univers clair/obscur du trio. Et pour leur premier album, sorti au printemps 2008, ces jeunes Londoniens ont frappé très fort. A peine 20 ans, et ils ont déjà les clés du paradis en poche. Mais les White Lies s’y rendent à reculons. C’est donc avec un titre intitulié Death qu’ils ouvrent ce céleste bal des vampires. Une basse obscure, des synthés menaçants, une voix qui chante posément « So frightened of dying / Relax yes i’m trying / But fears got a hold on me »… Le testament est écrit: la voix, un peu aiguë, reste toujours grave. On se sent dans cette chanson comme dans un cercueil, mais avec un coussin confortable et doublure en satin. Sur les chansons suivantes, l’orage passe un peu. To lose my life propose même un une petite embellie : « Let’s grow old together / And die at the same time » résonne sur un rythme entraînant. La batterie joue son rôle de métronome, mais avec empressement, comme pour gagner un peu de temps sur les heures qui passent. Ce qui est bien avec les pieux mensonges, c’est qu’ils sont sincères. Ils pourraient nous faire croire que mourir jeune, et seul (et pourquoi pas à 27 ans ?), c’est ce qu’il y a de mieux. Erreur ! nous disent les White Lies. « L’amour ou la mort », d’accord. Mais pas six pieds sous terre.
Mauvais temps. Il pleut beaucoup, sur cet album. From the stars, d’où le chanteur Harry McVeigh (20 ans, répétons-le) relate sa rencontre vertigineuse avec un vieil ami lors de funérailles. Il y chante également l’amour est en sursis (The price of love), du sang qui coule sur E.S.T (“I leave my memoirs in blood on the floor / And my fears with the nurse on the stairs”), et dans Nothing to give, le risque d’égarrement post-traumatique (“I wish I could say I’ve clung to time like gold / But as you said goodbye, I almost died”). Si certaines compositions peinent à se démarquer de l’humeur noir ambiante (Fifty on our foreheads, Farewell to the fairgrounds), le titre Unfinished business mettra tout le monde d’accord. Le groupe sort les ciseaux et taillent dans le vif :« You’ve got blood on your hands / And I know it’s mine » s’époumonne le chanteur sur fond d’orgues et de guitares dérapantes. C’est comme à la messe, sauf qu’on n’est pas obligé de croire à l’Eternel. Plus gores que Joy Division, moins gémissants que les Cure, les White Lies semblent déjà maîtriser toute la grammaire dark des années 80. Et la font même sortir du tunnel. Partager leurs angoisses, regarder au fond du même trou nous rassurent. Grâce aux White Lies, le noir ne fait plus peur.
De tous les mots en –isme que compte la langue française, le « dadaïsme » est un des seuls ayant un tréma sur le I. Sans doute une façon de se distinguer, comme l’a toujours fait ce mouvement culturel né aux alentours de 1916 à Zurich et mort quelques années plus tard à Paris. Avec comme ambition première la maîtrise du « bordel absolu », le dadaïsme a cultivé l’art du désordre jusque dans les nationalités le représentant. Max Ernst était donc allemand, tout comme Raoul Haussman, Marcel Duchamp était français, Man Ray américain, Jean Harp franco-suisse, Tristan Tzara carrément roumain… C’est à ce dernier que le musée des Beaux-arts de Tourcoing rend hommage –un hommage paradoxal, dans la mesure où : 1. Très peu d’œuvres de Tristan Tzara sont exposées. 2. L’expo lorgne également sur la création roumaine d’hier et d’aujourd’hui.
Pour un musée, il est toujours difficile de s’attaquer au mouvement dada. Le dilemme est le suivant : recréer une « atmosphère dada » révolutionnaire et confinant à l’absurde, tout en restant pédagogique et accessible. Sauf que lorsqu’il s’agit d’éclairer un visage méconnu de cette révolution (ici, les dadas roumains), l’exercice est quasiment infaisable. C’est cette seconde « prérogative » que le musée de Tourcoing peine le plus à remplir. Il est quasiment impossible de déterminer ce qui, chez Tristan Tzara, Marcel Janco ou Arthur Segal (pour ne citer qu’eux), renvoie à leur « roumanité ». Et pour le côté « bordélique » de l’expo, on a simplement droit à des cartons mal emballés et des cimaises négligées. Pas vraiment la folie créatrice qu’a connue le Cabaret Voltaire de Zurich au début du siècle… Une expression veut que « lorsqu’on va voir une prostituée, le meilleur moment c’est quand on monte les marches ». Ici, c’est un peu pareil. Le plus attractif, ce sont les murs à l’entrée du musée que l’on est invités à souiller -avec un stylo... Le public semble répondre présent, et les messages laissés sont parfois très drôles.
Pour le reste, la muséographie est incohérente, mal expliquée, foutraque et austère. Un point positif : les œuvres, hélas peu nombreuses, sont d’assez bonnes qualités. Pour peu que l’on se penche sur les cimaises et les vitrines, on aperçoit de jolies images, des jeux de construction sympathiques, des vidéos plutôt cocasses, des documents d’époque rares…
C’est un peu court, mais surtout cela ne correspond pas au titre de l’exposition « contexte roumain ». Ce qui est surprenant, c’est que ce contexte roumain nous est présenté dans des œuvres bien plus récentes, censées tisser un lien direct avec l’ancêtre dada. Mission ratée. Plus grave : l’expo semble oublier que Dada a donné naissance à tout le XX° siècle ! Ces vidéos, au demeurant amusantes, n’ont rien de proprement « dada », pas plus qu’elles ne portent la trace d’une quelconque Roumanie –réelle ou fantasmée… C’est dommage.
(Vidéo datant de 2006, intitulée Choose)
L'oeuvre suivante est en réalité proche de la précédente. Trente ans plus tôt, l'homme se battait déjà contre des chimères...
Absurdité, danger, évanescence... ces images noir et blanc rappellent un peu celles d'Hugo Hülsenbeck au Cabaret Voltaire.
Le plus beau moment de l'exposition reste ces 20 minutes de documentaire amateur rassemblant des images de la révolution roumaine de 1989. Des images prises à vif, montées et commentées par une voix française. Le rapport avec le thème de l'exposition est douteux, mais le tout est hypnotique.
Olivier Célarié est directeur de la communication de Lille 3000. Il s'explique sur les choix opérés par l'équipe du festival et les méthodes de fonctionnement qui le régissent.
*1* L'Europe XXL, un choix politique?
*2* A qui est destinée Lille 3000?
*3* Il existe un pass Lille 3000 payant pour la journée, mais beaucoup d'expositions restent gratuites...
*4* La gare Saint-Sauveur a été réhabilitée pour l'occasion. On y trouve une expo sur la RDA avec plusieurs heures de vidéos, mais aussi une aire de jeux, des jokaris, un mini terrain de tennis... pourquoi?
Interview réalisée au Tri Postal, redécoré sur le thème de l'Europe XXL. Le voici en images...