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jeudi 12 février 2009

Gertrude, un grand cri d'amour

Gertrude (le cri), pièce de théâtre d'Howard Barker, était jouée à l'Odéon jusqu'au 8 février


Il peut être de douleur, d’étonnement ou d’amour... Chez l’homme, le cri est la marque par excellence de la révolte, du dénuement, de ce qui fait horreur, bref, du tragique. Mais un cri n’est pas seulement cela. C’est aussi le son qui distingue un animal. Et pour le dramaturge britannique Howard Barker (né en 1946), cet animal est Gertrude, la mère d’Hamlet. Une panthère aux jambes de gazelle qui gobe les hommes, comme un caméléon le ferait des mouches avec sa langue, et dont les cris mettent en émoi tout le règne animâle.


Gertrude a déjà 42 ans. L’actrice Anne Alvaro lui prête sa voix rauque et son allure un peu paumée. Malgré son âge avancé (elle a 58 ans), elle est impressionnante dans ses souliers à talon bleus, ses mini-jupes et son rouge à lèvres. Créature racée par excellence, plusieurs fois nue sur scène, elle incarne tout ce que la société refuse chez une femme. Car Gertrude n’est pas qu'une jouisseuse sans merci, c’est aussi une mauvaise mère, un brin hystérique, et sans doute une meurtrière. C’est finalement une vieille qui plait - et sans doute est-ce cela le comble de l’obscénité.


Contrairement à Shakespeare (qui s'intéresse plus particulièrement à l'inceste), Barker tisse sa toile dramaturgique sur l’affrontement charnel entre eros et thanatos. Ce qui passionne le spectateur dans cette affaire, c’est la détestation qu’Hamlet (le génialissime Christophe Maltot) éprouve pour sa mère, en gamin hystérique, « hargneux » et moralisateur. C’est le désir infini de Claudius pour son « amante-religieuse », qui se désole pourtant de ne plus l’entendre crier (de plaisir). C’est la belle-mère de Gertrude, ange gris qui s’exclame devant Hamlet, à peine ironique : « Mon Dieu, Gertrude, ce que tu es sex ! ». C'est la mort dans son ensemble, enfin, qui semble épargner étrangement les femmes tandis que les hommes finissent presque tous un pied dans la tombe...


Déchirements


Au milieu d’un décor qui évolue en permanence (des rails sont fixés au sol pour permettre le déplacement des objets), chaque personnage crache donc son venin et ses tripes à qui voudra bien l’entendre. Et qu’ils soient faits de larmes, de menaces ou d’épuisement, les cris sonnent toujours justes. C’est ici la plus grande force de la pièce : des acteurs impressionnants de dureté, de sincérité, qui servent corps et âme un texte souvent drôle et ouvertement cruel.



A plusieurs reprises, la mise en scène de Corsetti reprend le dessus. Là, les mots s'effacent des murs. Les arbres poussent à l’envers, des cratères naissent du sol ... Par intermittence, un alto en loge interpelle la salle de ses notes grinçantes. A la fin, on plonge carrément dans le sublime : une immense toile-miroir vient se poser au fond de la scène et réfléchir la salle entière. Les personnages jouent alors sur le sol tandis que le public regarde en l’air. Peut-on imaginer mise en abyme plus lumineuse de ce qu’est, au fond, le théâtre ?


Après trois heures d’un spectacle passionnant, où l’on a confondu cris et rires et embrassé des yeux la silhouette de Gertrude pour la dernière fois, c’est comme si l’on mettait fin à une séance d'hypnose. Le temps que le public quitte la folie douce des personnages, les acteurs reprennent vie. Et de la salle surgissent peu à peu les plus beaux cris qu’il soit permis d'entendre dans un moment si magique. « Bravo ! »

lundi 26 janvier 2009

La passion selon Catherine M.


L’auteure à scandale de La vie sexuelle de Catherine M. publie Jour de souffrance, son deuxième roman. Une exploration plus sage mais toujours aussi passionnante de sa vie intime

On la savait libertine, on la découvre fragile. Catherine Millet, qui avait enflammé la rentrée littéraire en 2001, refait parler d’elle. Mais sous un jour nouveau cette fois-ci : celui, étonnamment, de la souffrance. Une façon d’éclairer la face cachée de sa vie sexuelle, plus tourmentée qu’il n’y parait.

Second volet de son diptyque érotique, ce livre est né d’une sollicitation extérieure : celle de son public, qui souhaitait comprendre « comment elle faisait avec la jalousie ». Elle explique donc, avec une minutie et une perspicacité remarquables, comment s’incarne au quotidien cette « douleur-panique » provoquée par l’adultère dont elle a aussi été victime. Une analyse à la fois personnelle et universelle du cocuage qui donne toute la force à son œuvre.

Comme dans son premier roman, c’est le corps Catherine Millet qui en est le personnage principal : c’est lui qui pense, jouit, observe, aime, se révolte. Ce corps, le lecteur l’avait déjà suivi dans La vie sexuelle… sous toutes ses coutures. Des plus simples (l’amour physique en couple avec son compagnon, l'écrivain Jacques Henric) aux plus sulfureuses (les partouzes improvisées dans les beaux quartiers ou sur des aires d’autoroutes). On le retrouve ici victime de « crises » répétées dues à la jalousie. Des jours de souffrance où la romancière fouille frénétiquement dans les tiroirs de Jacques, se fâche avec lui ou se masturbe douloureusement…

En bonne connaisseuse de l’art moderne et de la psychanalyse (elle « consulte » depuis plusieurs années), Catherine Millet éclaire son propos en évoquant Salvador Dali, ce « grand masturbateur » et voyeur en qui elle se reconnait, et Lacan. Elle fait également appel à Marcel Proust, avec qui elle partage un goût pour les phrases complexes et cette obsession de la mémoire, qu’il faut sans cesse décomposer afin de mieux la retrouver. Comme un besoin vital de combler les fissures du temps.

Hors d’atteinte

Objective, Catherine Millet ne l’est jamais. Mais elle s’efforce, en permanence, de s’objectiver. En voyeuse, comme un témoin de sa propre vie. Elle s’astreint donc, dans sa vie comme dans son écriture, à fuir les stéréotypes imposés par la société. Ceux qui voudraient faire d’elle une « femme facile » ou au contraire, une « cocue » tout droit sortie d’un Feydeau. Elle y parvient non sans peine, mais avec grâce et discernement.

Si elle ne revendique pas la souffrance, elle l’assume pleinement. Le lecteur regrettera peut-être cette absence de complainte, mais ce silence est salutaire. Il permet d’éclairer la dialectique récurrente entre plaisir et souffrance qui cohabitent dans un corps aussi fantasque et sollicité. On regrettera en revanche certains passages plus faciles qui font la part belles aux oxymores un peu convenus (« jouissif supplice », « douleur exquise », « volupté des sanglots »…).

Pour aimer Catherine Millet, il faut avant tout aimer un paradoxe : celui d’une romancière qui parle de chair, en profondeur, sans jamais employer d’écriture charnelle. L’émoi, l’influx, et la tristesse sont en effet délaissés au profit de l’intellect. Rêveuse, utopiste même, Millet est avant tout une cérébrale toute puissante et comme inaccessible. Au point qu’elle occulte malheureusement tout un pan de sa réflexion, et laisse au lecteur une question brûlante sur les lèvres : pourquoi était-elle, dans son couple, la seule à être jalouse ?