mardi 8 juin 2010
ISRAEL - Portfolio 2009
mardi 6 avril 2010
3D, l'illusion pas comique
Les Cahiers le reconnaissent eux-mêmes: par deux fois déjà dans l'histoire d'Hollywood, les industriels ont tenté d'exporter la technologie 3D. Mais qui a vu Avatar et Alice aux pays des merveilles sait que cet échec n'est pas (seulement) dû à des problèmes d'ajustements technico-juridico-financiers. C'est du bon sens.
Un voeu pieu: que la 3D boive la tasse.
$$$ D'abord, les lunettes, c'est moche et ça fait mal. Le cinéma, à la base, c'est quand même fait pour y aller entre proches, et parfois même en couple. Et là, va tenter d'embrasser ta moitié avec sans t'arracher un oeil ou une oreille. Une tentative d'autant plus vaine qu'a priori, on s'est déjà étouffé dans son fou-rire devant un tel spectacle. Ou pire, dans son vomi.
$$$ Car oui, vomi il risque d'y avoir. A part la pub Haribo diffusée avant la projection desdits-films (miam), la 3D fait salement tourner la tête et finit par transformer un joli moment de cinéma en calvaire pour mirettes. Et pour une fois, le jeu des acteurs n'y est pour rien (c'est vrai, même Alice ne s'en sort pas si mal en brit' princess).
$$$ Et puis d'abord, comment on fait quand on a déjà des lunettes?
$$$ La 3D, ça n'apporte rien. Même placé exactement au milieu de la salle, pour ceux qui ont eu la chance d'arriver 1h en avance, l'impression de profondeur est à peine perceptible. Qui a eu peur de se prendre dans la gueule une tasse de thé jetée par le Chapelier fou? Ou souri en se faisant chatouiller les joues par ces jolies anémones-pissenlits na'aviennes?
$$$ Après les blockbusters, la 3D est censée s'attaquer aux films d'horreur (Halloween) voire pornos (*références nécessaires). Ceux qui croient qu'une image est plus vraisemblable parce qu'elle est plus "vraie", plus réelle, s'en réjouiront sans doute. Mais c'est oublier que l'émotion prend sa source de l'autre côté de l'orbite, dans le cerveau. Le voir gesticuler dans tous les sens ne rend pas Anthony Kavanagh plus drôle.
$$$ Je laisse la critique du "mainstreaming" à outrance à Frédéric Martel, dont je vais acheter le bouquin demain. Mais quand même, ça sent un peu trop le pop corn mouillé tout ça.
$$$ Visions d'horreur: Shutter Island en 3D. Tout sur ma mère en 3D. Bienvenue chez les Ch'tis en 3D. Un Prophète en 3D. Citizen Kane en 3D. On continue?
$$$ Enfin, la 3D ça coûte cher. Pour les étudiants comme moi, près de 30% de surplus. Les autres, 20%. En terme rationnels (cad: économiques), le plaisir devrait être augmenté d'autant de pour-cents. Une équation impossible à résoudre, certes, mais instinctivement, on a quand même un peu l'impression de se faire avoir, nan?
Conclusion: qu'on laisse la 3D au Futuroscope, et les lunettes aux ophtalmos. Reste plus qu'à adhérer au groupe FB La 3D c'est vraiment à chier! et attendre que le soufflet se dégonfle.
Une dernière pensée: David Pujadas annonçant la chute des tours du World Trade Center en 3D. "Regardez, c'est plus vrai que nature"!
mercredi 17 mars 2010
Suicides à l'horizon
Le 11 septembre 2001, vers 17h, je suis rentrée chez moi, après un cours de français sur la pièce de théâtre Ubu Roi. Mon père s'est rué sur moi, en panique. "Il vient de se passer un truc terrible".
J'ai tout de suite pensé que ma mère avait eu un accident de voiture. Une vingtaine de pas plus loin, devant ma télé, j'ai compris que c'était sans doute pire: des hommes et des femmes se jetaient du haut des tours jumelles à NYC pour fuir les flammes d'un Boeing atomisé.
Cette image, Paris Match l'a reproduite en grand dans son édition "spéciale" la semaine suivante. Des corps en lévitation, des chiffons agités depuis les barreaux d'une prison de feu. Tragédie moderne.L'installation "Event Horizon", d'Antony Gormley, nous fait revivre ce souvenir. Un peu partout dans NYC, des statues à forme humaine se penchent du haut des buildings, et donnent le vertige aux passants en contre-bas. Vision d'autant plus stressante que les passants n'ont, évidemment, aucun pouvoir sur ces figures de bronze.
Comme le dit l'artiste lui-même, "La dynamique de cette installation, c'est le regard. C'est l'idée de regarder et de trouver, ou du moins de regarder et de chercher. Grâce à ce processus, peut-être que l'on peut repenser sa propre place dans le monde".
Et vous, où vous placez-vous? Etes-vous plus à l'aise à regarder d'en bas, les pieds sur terre? Aimeriez-vous voler à 200m du sol pour dissuader ces statues de plonger dans le vide... ou bien êtes-vous l'une d'entre elles?
http://eventhorizonnewyork.org/
lundi 15 mars 2010
Hebdos féminins : Et de trois!
Soit : "sois".
Titre sobre, design fuschia et ton ultra-dans-le-coup, "Be" va tenter de se créer une place au rayon "feuilles de choux pour filles à sous".
Contrairement aux traditionnels mensuels féminins (de Biba à Psychologie ou Femmes Actuelles), ces trois hebdos, tous sortis en l'espace de quelques mois, s'adressent essentiellement aux femmes urbaines, seules et fières de l'être: celles qui préfèrent leur Iphone à leur carnet intime, leur chien à leur mec et leurs shoes à leur gode. Plaire, mais d'abord aux femmes... tel semble être leur crédo.
D'après le groupe Lagardère, papa-poule de ce nouvel hebdo, "Be" ne devrait pas échapper à la règle de la futilité absolue. Mais il devrait également pousser la logique un peu plus loin, en proposant par exemple un site Internet (et pas qu'une plaquette du sommaire...) et une boutique où l'on peut acheter facilement les objets présentés.
Et pour la naissance de son bébé, Lagardère s'est offert la plus belle des nurses: Paris Hilton. En talons Louboutin, comme d'hab, mais faisant par d'un délicieux second degré, apanage seul des riches nunuches.
vendredi 13 novembre 2009
DIAPORAMAS - Déserts urbains
mercredi 3 juin 2009
Val se fait hara-kiri
Dans une interview à Télérama, Val reprochait à ses détracteurs de voir chez lui un tas de « malentendus » (désir d’ascension sociale, profits financiers...) qui en font désormais la honte des anars joviaux façon Cavanna. Chez les lettrés, qu’il affectionne particulièrement, on appelle ça une périphrase. Pour les lecteurs de Charlie, un doigt d’honneur dans le cul.
Depuis quelques années, l’hebdo satirique sentait le moisi. Des éditos moralisateurs et une obessession anti-sarko avaient terni l’immondice de Charb (« Charb n’aime pas les gens »), l’irrévérence d’Honoré ou la plume désinvolte de Cavanna. Charlie vivait d’actu sur le dos de la droite. Pourfendre sans dévier, feindre le politiquement incorrect, affronter les chimères de la politique... A France Inter, Val sera au cœur de l’arène médiatique. A sa place. Dans les gradins, le peuple peut à nouveau jurer, péter et injurier comme il se doit.
The Economist shooté à la connerie
L’éditorialiste made in UK devait avoir fumé un peu trop d’opium avant de rédiger son article. Il nous ressort le bon vieux principe de responsabilité cher aux conservateurs et le coupe avec une dose mortelle de cynisme. « Il faut admettre que la consommation risque d’augmenter ». C’est froid, mais honnête. Sauf que l’honnêteté intellectuelle n’est pas une valeur politique en soi. Au mieux, c’est une recommandation. Au pire, un fossoyeur des bonnes consciences...
Liberté. Aragon s’étranglerait en apprenant qu’on n’écrit plus son nom sur le sable ni sur la neige, mais sur le dos des toxicos. Combien de journalistes à The Economist ont déjà fumé un joint ? Combien savent la douleur, le manque et les plaisirs de la drogue ? Ces néo-cons’ sucrent le droit de fumer dans les bars pour mieux s'étouffer de cigares dans leurs salons privés. Mais quand on sème du vent, que peut-on récolter, sinon de la connerie ?
jeudi 21 mai 2009
Le Caucase, terre d'écueils
La scène se passe en plein jour, dans une rue de Soukhoumi, « capitale » de l’Abkhazie. Au milieu de la voie où luisent des flaques d’eau trouble, une femme se promène, un lourd manteau noir sur les épaules. Rien d’anormal, si ce n’est le masque à gaz qu’elle maintient sur son visage et qui lui donne des airs de fantôme toxique. Une ombre en souffrance, que pas un homme alentour ne daigne regarder.« En 1993, des soldats abkhazes avaient été déterrés six mois après leur mort pour que les familles puissent les identifier. La rue puait », commente l’auteur de l’image. « Personne ne regarde cette femme, c’est terrible. Je crois que c’est ma photo préférée ».
Thomas Dworzak sillonne le Caucase depuis la chute de l’URSS. Il en a ramené des clichés durs, souvent troublants, qui témoignent de sa connaissance et de son amour de la région. En doux cynique, il avoue sa fascination originelle pour les sujets difficiles. « C’est avec mes premières photos de guerre en Yougoslavie que j’ai commencé à faire de bonnes plaques. Je découvrais tout ».
Le sujet le plus dur à capter ? « Les hommes qui pleurent. » Et en vingt ans de carrière, Thomas Dworzak en a vu pleurer plus d’un. En ex-Yougoslavie, en Tchétchénie, en Abkhazie, mais aussi en Irak, en Afghanistan, en Haïti, et jusqu’au Pakistan.
« C’est triste à dire, mais si on fait de bonnes photos, c’est d’abord parce qu’on les fait pour soi ». Comme celle, cruelle, de ce paysan dont la charrette vient de se briser et qui semble avoir tout perdu. « C’était dans une région reculée d’Abkhazie. Les gens étaient sombres, je me souviens m’être fait jeter une cigarette au visage. Je n’y suis jamais retourné ».
Bienveillance. Thomas éprouve comme une compassion discrète envers la Géorgie. Une empathie revendiquée qui l’éloigne de plus en plus de la Russie, pays dont il parle pourtant parfaitement la langue et où il a opéré pendant plusieurs mois. « Là-bas, les gens sont trop froids. J’ai l’impression qu’on ne parle pas la même langue. Vraiment, je n’en peux plus ». Le reporter de Magnum se défend pourtant de prendre des photos partisanes. « Je refuse la neutralité, mais je ne veux pas être accusateur. Seule l’émotion compte ». La guerre d’août 2008 ? « Les Abkhazes n’ont rien décidé, ce sont les Russes qui ont tout fait. »
Cette guerre, justement, Thomas ne l’a pas vécue. Bloqué sur un lit d’hôpital à New York, il s’est réveillé le matin des premiers affrontements. « Tous les clichés que j’ai pris ensuite sont mauvais. A vrai dire, la photo ne m’intéresse plus vraiment. Je trouve ça injuste de vouloir faire une bonne image. Trop facile ».
Sans grand regret, donc, il compte désormais habiter la région plutôt que l’emprisonner dans ses boîtiers. « Je n’aime plus le danger. L’âge, l’expérience sans doute. Et la lassitude.» Thomas Dworzak avait pourtant l’art de sublimer la beauté quelque peu monstrueuse du Caucase. Sa bienveillance manquera.
PHOTOS: Thomas Dworzak. Tous droits réservés.
REVIEW. The White Lies, To lose my life
A peine 20 ans, et ils ont déjà les clés du paradis en poche. Mais les White Lies s’y rendent à reculons. C’est donc avec un titre intitulié Death qu’ils ouvrent ce céleste bal des vampires. Une basse obscure, des synthés menaçants, une voix qui chante posément « So frightened of dying / Relax yes i’m trying / But fears got a hold on me »… Le testament est écrit: la voix, un peu aiguë, reste toujours grave. On se sent dans cette chanson comme dans un cercueil, mais avec un coussin confortable et doublure en satin.
Sur les chansons suivantes, l’orage passe un peu. To lose my life propose même un une petite embellie : « Let’s grow old together / And die at the same time » résonne sur un rythme entraînant. La batterie joue son rôle de métronome, mais avec empressement, comme pour gagner un peu de temps sur les heures qui passent.
Ce qui est bien avec les pieux mensonges, c’est qu’ils sont sincères. Ils pourraient nous faire croire que mourir jeune, et seul (et pourquoi pas à 27 ans ?), c’est ce qu’il y a de mieux. Erreur ! nous disent les White Lies. « L’amour ou la mort », d’accord. Mais pas six pieds sous terre.
Mauvais temps. Il pleut beaucoup, sur cet album. From the stars, d’où le chanteur Harry McVeigh (20 ans, répétons-le) relate sa rencontre vertigineuse avec un vieil ami lors de funérailles. Il y chante également l’amour est en sursis (The price of love), du sang qui coule sur E.S.T (“I leave my memoirs in blood on the floor / And my fears with the nurse on the stairs”), et dans Nothing to give, le risque d’égarrement post-traumatique (“I wish I could say I’ve clung to time like gold / But as you said goodbye, I almost died”).
Si certaines compositions peinent à se démarquer de l’humeur noir ambiante (Fifty on our foreheads, Farewell to the fairgrounds), le titre Unfinished business mettra tout le monde d’accord. Le groupe sort les ciseaux et taillent dans le vif :« You’ve got blood on your hands / And I know it’s mine » s’époumonne le chanteur sur fond d’orgues et de guitares dérapantes. C’est comme à la messe, sauf qu’on n’est pas obligé de croire à l’Eternel.
Plus gores que Joy Division, moins gémissants que les Cure, les White Lies semblent déjà maîtriser toute la grammaire dark des années 80. Et la font même sortir du tunnel. Partager leurs angoisses, regarder au fond du même trou nous rassurent. Grâce aux White Lies, le noir ne fait plus peur.
http://www.myspace.com/whitelies
http://www.whitelies.com/
jeudi 2 avril 2009
"Dada East", un peu trop easy
Avec comme ambition première la maîtrise du « bordel absolu », le dadaïsme a cultivé l’art du désordre jusque dans les nationalités le représentant. Max Ernst était donc allemand, tout comme Raoul Haussman, Marcel Duchamp était français, Man Ray américain, Jean Harp franco-suisse, Tristan Tzara carrément roumain…
C’est à ce dernier que le musée des Beaux-arts de Tourcoing rend hommage –un hommage paradoxal, dans la mesure où :
1. Très peu d’œuvres de Tristan Tzara sont exposées.
2. L’expo lorgne également sur la création roumaine d’hier et d’aujourd’hui.
Pour un musée, il est toujours difficile de s’attaquer au mouvement dada. Le dilemme est le suivant : recréer une « atmosphère dada » révolutionnaire et confinant à l’absurde, tout en restant pédagogique et accessible. Sauf que lorsqu’il s’agit d’éclairer un visage méconnu de cette révolution (ici, les dadas roumains), l’exercice est quasiment infaisable.
C’est cette seconde « prérogative » que le musée de Tourcoing peine le plus à remplir. Il est quasiment impossible de déterminer ce qui, chez Tristan Tzara, Marcel Janco ou Arthur Segal (pour ne citer qu’eux), renvoie à leur « roumanité ». Et pour le côté « bordélique » de l’expo, on a simplement droit à des cartons mal emballés et des cimaises négligées. Pas vraiment la folie créatrice qu’a connue le Cabaret Voltaire de Zurich au début du siècle…
Une expression veut que « lorsqu’on va voir une prostituée, le meilleur moment c’est quand on monte les marches ». Ici, c’est un peu pareil. Le plus attractif, ce sont les murs à l’entrée du musée que l’on est invités à souiller -avec un stylo... Le public semble répondre présent, et les messages laissés sont parfois très drôles.
Pour le reste, la muséographie est incohérente, mal expliquée, foutraque et austère. Un point positif : les œuvres, hélas peu nombreuses, sont d’assez bonnes qualités. Pour peu que l’on se penche sur les cimaises et les vitrines, on aperçoit de jolies images, des jeux de construction sympathiques, des vidéos plutôt cocasses, des documents d’époque rares…
C’est un peu court, mais surtout cela ne correspond pas au titre de l’exposition « contexte roumain ». Ce qui est surprenant, c’est que ce contexte roumain nous est présenté dans des œuvres bien plus récentes, censées tisser un lien direct avec l’ancêtre dada. Mission ratée. Plus grave : l’expo semble oublier que Dada a donné naissance à tout le XX° siècle ! Ces vidéos, au demeurant amusantes, n’ont rien de proprement « dada », pas plus qu’elles ne portent la trace d’une quelconque Roumanie –réelle ou fantasmée… C’est dommage.
(Vidéo datant de 2006, intitulée Choose)
L'oeuvre suivante est en réalité proche de la précédente. Trente ans plus tôt, l'homme se battait déjà contre des chimères...
Absurdité, danger, évanescence... ces images noir et blanc rappellent un peu celles d'Hugo Hülsenbeck au Cabaret Voltaire.
Le plus beau moment de l'exposition reste ces 20 minutes de documentaire amateur rassemblant des images de la révolution roumaine de 1989. Des images prises à vif, montées et commentées par une voix française. Le rapport avec le thème de l'exposition est douteux, mais le tout est hypnotique.
DADA EAST
Le contexte roumain du dadaïsme,
au musée des Beaux-arts de Tourcoing
Jusqu'au 2 juillet 2009
samedi 21 mars 2009
Interview. Olivier Célarié, directeur de la communication de Lille 3000
*1* L'Europe XXL, un choix politique?
*2* A qui est destinée Lille 3000?
*3* Il existe un pass Lille 3000 payant pour la journée, mais beaucoup d'expositions restent gratuites...
*4* La gare Saint-Sauveur a été réhabilitée pour l'occasion. On y trouve une expo sur la RDA avec plusieurs heures de vidéos, mais aussi une aire de jeux, des jokaris, un mini terrain de tennis... pourquoi?
Interview réalisée au Tri Postal, redécoré sur le thème de l'Europe XXL. Le voici en images...
jeudi 12 février 2009
Gertrude, un grand cri d'amour
Gertrude (le cri), pièce de théâtre d'Howard Barker, était jouée à l'Odéon jusqu'au 8 février
Il peut être de douleur, d’étonnement ou d’amour... Chez l’homme, le cri est la marque par excellence de la révolte, du dénuement, de ce qui fait horreur, bref, du tragique. Mais un cri n’est pas seulement cela. C’est aussi le son qui distingue un animal. Et pour le dramaturge britannique Howard Barker (né en 1946), cet animal est Gertrude, la mère d’Hamlet. Une panthère aux jambes de gazelle qui gobe les hommes, comme un caméléon le ferait des mouches avec sa langue, et dont les cris mettent en émoi tout le règne animâle.
Gertrude a déjà 42 ans. L’actrice Anne Alvaro lui prête sa voix rauque et son allure un peu paumée. Malgré son âge avancé (elle a 58 ans), elle est impressionnante dans ses souliers à talon bleus, ses mini-jupes et son rouge à lèvres. Créature racée par excellence, plusieurs fois nue sur scène, elle incarne tout ce que la société refuse chez une femme. Car Gertrude n’est pas qu'une jouisseuse sans merci, c’est aussi une mauvaise mère, un brin hystérique, et sans doute une meurtrière. C’est finalement une vieille qui plait - et sans doute est-ce cela le comble de l’obscénité.
Contrairement à Shakespeare (qui s'intéresse plus particulièrement à l'inceste), Barker tisse sa toile dramaturgique sur l’affrontement charnel entre eros et thanatos. Ce qui passionne le spectateur dans cette affaire, c’est la détestation qu’Hamlet (le génialissime Christophe Maltot) éprouve pour sa mère, en gamin hystérique, « hargneux » et moralisateur. C’est le désir infini de Claudius pour son « amante-religieuse », qui se désole pourtant de ne plus l’entendre crier (de plaisir). C’est la belle-mère de Gertrude, ange gris qui s’exclame devant Hamlet, à peine ironique : « Mon Dieu, Gertrude, ce que tu es sex ! ». C'est la mort dans son ensemble, enfin, qui semble épargner étrangement les femmes tandis que les hommes finissent presque tous un pied dans la tombe...
Déchirements
Au milieu d’un décor qui évolue en permanence (des rails sont fixés au sol pour permettre le déplacement des objets), chaque personnage crache donc son venin et ses tripes à qui voudra bien l’entendre. Et qu’ils soient faits de larmes, de menaces ou d’épuisement, les cris sonnent toujours justes. C’est ici la plus grande force de la pièce : des acteurs impressionnants de dureté, de sincérité, qui servent corps et âme un texte souvent drôle et ouvertement cruel.
A plusieurs reprises, la mise en scène de Corsetti reprend le dessus. Là, les mots s'effacent des murs. Les arbres poussent à l’envers, des cratères naissent du sol ... Par intermittence, un alto en loge interpelle la salle de ses notes grinçantes. A la fin, on plonge carrément dans le sublime : une immense toile-miroir vient se poser au fond de la scène et réfléchir la salle entière. Les personnages jouent alors sur le sol tandis que le public regarde en l’air. Peut-on imaginer mise en abyme plus lumineuse de ce qu’est, au fond, le théâtre ?
Après trois heures d’un spectacle passionnant, où l’on a confondu cris et rires et embrassé des yeux la silhouette de Gertrude pour la dernière fois, c’est comme si l’on mettait fin à une séance d'hypnose. Le temps que le public quitte la folie douce des personnages, les acteurs reprennent vie. Et de la salle surgissent peu à peu les plus beaux cris qu’il soit permis d'entendre dans un moment si magique. « Bravo ! »
mardi 3 février 2009
Le silence mis en Cage
S’il est possible de cesser de voir le monde par un simple clignement des paupières, se défaire de toute ambiance sonore est une tâche bien plus ardue. C’est pourtant ce qu’a projeté de faire l’Américain John Cage (1912 - 1992) en 1948 avec sa composition 4’33, une œuvre entièrement dédiée au silence –mais pas seulement.
Tout part d’une visite à la chambre insonorisée de l’Université d’Harvard, à New York, la même année. Cage y découvre avec désarroi que même dans cet espace où rien n’est censé filtrer, deux sources sonores persistent. Un scientifique lui confiera qu’il s’agit en réalité de deux sources internes : sa circulation sanguine et son activité cérébrale.
Cage décide donc de coucher sur papier ce qu’il a expérimenté quelques jours auparavant dans cette chambre noire musicale. De là naquit 4’33, un morceau muet qui sonne surtout comme une performance musicale.
La première représentation de l’œuvre a lieu en 1952. Sur scène, David Tudor, un pianiste qui affectionne le répertoire contemporain, prend place devant un piano qu’il ferme lorsqu’il est censé jouer. De la main gauche, il chronomètre le représentation : 33 secondes pour le mouvement I, 2 minutes 40 pour le II, 1 minute 20 pour le III.
Si l’on s’était penché sur la partition posée à l’horizontale sur le pupitre, on y aurait vu l’inscription : « tacet ». En latin, cela veut dire « on se tait ». C’est ce qu’indique généralement la partition d’un instrumentiste lorsque celui-ci ne joue pas pendant tout un mouvement. En réalité, 4’33 peut être exécutée par un soliste comme un orchestre tout entier. Ce fut le cas en 2004 avec l’Orchestre de la BBC :
La précision temporelle du morceau peu également être altérée. En adepte des pratiques « aléatoires », John Cage n’impose pas de timing précis. Paradoxalement, il permet à l’exécutant d’interpréter le silence. Le chef d’orchestre de la BBC s'amuse même à tourner délicatement la partition vierge. Le public, qui avait ri jaune en 1952, est là sous le charme.
Zéro absolu
Alors, pourquoi 4 minutes et 33 secondes précisément ? John Cage est resté silencieux sur la question... On peut supposer qu’il existe un lien avec le « zéro absolu » scientifique, cette température infime où aucun mouvement n’est plus possible. Comment ? En convertissant les minutes en secondes : 4’33 devient alors 273 secondes. Exactement le chiffre du zéro absolu (-273,15 degrés Celsius, soit 0 degré Kelvin).
"Il y a poésie dès lors que nous réalisons que nous ne possédons rien". Ainsi, qui se rapproche du néant atteint aussi l’absolu. Comme si le vide et le plein n’étaient qu’une seule et même chose. L’univers peut alors se concevoir comme une forme élastique, où l’idée même d’extrémité n’existe plus.
Pas étonnant donc que cette quête de silence s’accompagne chez Cage d’une obsession pour le « bruit ». Car 4’33 faillit évidemment à supprimer les sons ambiants. Ils sont simplement remplacés par ceux de la salle : les genoux qui remuent, les gorges qui toussent, les regards qui s’animent… Tout ce qui est étranger au morceau devient une matière lyrique vivante.
Monochrome
Déposséder une œuvre au maximum de sa substance n’est évidemment pas le seul fait de John Cage. En 1918, Rodtchenko peignait un monochrome féroce (un triptyque représentant les trois couleurs primaires), sobrement intitulé La mort de la peinture. Idem pour les monochromes blancs de Malevitch (Carré blanc sur fond blanc) ou les ready-made de Duchamp.
John Cage fut l’élève de Schönberg, le compositeur Viennois dodécaphoniste des années 20 pour qui les improvisations de Kandinsky étaient des « symphonies de couleurs »… Il ne faut donc pas voir dans son recueil Music for Marcel Duchamp (1947) une simple coïncidence. Pour John Cage, la musique peut aussi être un ready-made.
L’abstraction picturale semble cependant moins vertigineuse que le vide musical. Si pour Cage « le silence est une vraie note » (la citation est peut-être de Yoko Ono), son raisonnement atteint vite ses limites. Car de même que le noir et le blanc ne sont pas des couleurs, le silence n’est pas du bruit. On ne peut créer d’harmonie musicale avec du vide. Ni de dissonances. Comme un marin navigant sur des vagues séparées par des creux, le musicien joue des notes entremêlées de silences…
De la musique avant toute chose
Au fond, John Cage est un compositeur plutôt inoffensif. Un faux nihiliste qui fait joujou avec son « piano préparé » et ses morceaux muets. Il récidive quelques années plus tard, avec une pièce carrément intitulée 0’00. Mais la magie n’opère plus. En 1962, John Cage ne fait plus de bruit.
Il faut donc plutôt voir dans ces expérimentations des attentats à la pudeur musicale. John Cage ne veut pas révolutionner les partitions mais les oreilles. Le médium, et pas la source. 4’33 sculpte les creux taillés à même la roche sonique. Pour que l’épure totale devienne, une fois au moins, réalité.
L’air de rien, John Cage a gravé en profondeur les sillons de son époque. Le groupe underground Sonic Youth, Yoko Ono et jusqu’aux punks lui doivent beaucoup*. Il leur a légué son appétit pour les sons « crades » et les silences salvateurs. Et peut-être même jusqu’à Alain Bashung, qui écrit dans sa chanson L’irréel : « Le temps écrit sa musique sur des portées disparues »…
* Voir cet article
Eric Satie, l’art du flottement
Quand John Cage taille les mélodies à vif, Satie en dessine de simples contours, comme des esquisses. Ses notes sont des odalisques drapées dans des ambiances musicales troubles. Dans ses compositions pour piano (Gymnopédies et Gnossiennes) la ponctuation disparaît. Elle cède la place aux indications vagues, comme des flottements poétiques qui laissent l’interprète libre de ses choix. On peut ainsi lire dans sa sublime Gnossienne n°1 : « très luisant », « du bout de la pensée » et même un splendide « de manière à obtenir un creux »…
Février 2009
lundi 2 février 2009
Une naïade en terre nazie
En période de guerre, rares sont les moments d’intimité où l’on peut profiter pleinement d’une salle de bain et se délester de tous ses oripeaux de circonstances. Lee Miller, photographe américaine venue couvrir la Seconde guerre mondiale en Europe, goûte à plaisir encore plus improbable : elle se lave dans la baignoire même du Führer, à Munich, quand l’armée allemande vit ses dernières semaines d’agonie.
Dans cette salle de bain en apparence ordinaire, tout en fait est mis en scène, de la posture du modèle à la disposition des éléments. Les bottes crasseuses plantées là, en évidence, rappellent que la guerre n’est pas loin. La baigneuse grecque en céramique que Lee regarde par en-dessous évoque l’obsessive « hygiène esthétique » du parti national-socialiste. Une hygiène que reprend évidemment la représentation même de cet instant qui semble glorifier l’ordre et la propreté.
L’ironie de la scène est mordante: une photo d’Hitler a été posée dans le coin gauche du cadre, comme une icône de papier que le moindre jet d’eau savonneuse viendra abîmer. L'Histoire retiendra elle que c’est une artiste dégénérée (ancienne surréaliste, elle fut la muse et l’élève de Man Ray) qui profane si scrupuleusement la demeure du Führer.
Dérision subversive donc, mais qui n’en oublie pas les tragédies en cours. Lee Miller connaît la démesure nazie, l’antisémitisme du régime, sa violence systémique. Avec les pieds de la chaise et de la tablette, le shooter David Scherman a introduit l’image subliminale d’une croix gammée. Et comme par un procédé de persistence rétinienne, on ne peut dès lors plus la quitter des yeux. La svastika nazie se fond partout, sur le tapis, entre le carrelage, sur les robinets muraux. Lee Miller devient alors un détail encombrant du tableau qui n’aura fait oublier qu’un bref instant la sombre banalité d’Adolf Hitler.
Photo: David E. Scherman, Lee Miller in Hitler's bath
L’exposition « L’art de Lee Miller » au Jeu de Paume s’est terminée le 11 janvier dernier
Février 2009
Michel Desjoyeaux, le roi sans terre
Exercice de style. La victoire de Desjoyeaux au Vendée Globe
Une quarantaine de bateaux, trois hélicoptères, un feu d’artifice, cent mille personnes sur la jetée... Michel Desjoyeaux est de retour d’exil. Un exil qui a duré 84 jours et 84 nuits, sans jamais toucher terre.
Il y a comme une douce impression de déjà-vu dans ce triomphe. 2001 était l’année du premier sacre ; 2008 est celle de l’adoubement suprême. En terre vendéenne, on peut être deux fois roi dans une vie. Et commander aux éléments en toute liberté.
Michel Desjoyeaux ne navigue pas, il lévite sur l’eau. Un jour de retard au départ, deux d’avance à l’arrivée. C’est un renard des mers, un soliflore au regard juvénile. Ses ancêtres sommeillent quelque part au fond des océans. Son maître Tabarly y repose à jamais.
Desjoyeaux est hors temps. Un conquistador moderne qui voyage sans drapeau. « Je pense, mais je ne comprends pas » dit le poète. Desjoyeaux fait tout l’inverse. Il comprend les creux, le ressac et la houle, le vent et les marées. En navigateur de l’au-delà.
Lunaire et majestueux, il impressionne par sa tempérance. Le destin n’assomme que les âmes sombres, erratiques. Son sourire ferait presque oublier les épreuves traversées : les nuits sans sommeil, le vent qui claque, les avaries qui guettent, la solitude. Yann Eliès y a risqué sa vie. Il ne reste à l’arrivée qu’une douzaine de héros sur les trente au départ.
Pour un terrien lambda, il n’existe rien de plus énigmatique que l’ivresse du large qui berce les grands navigateurs. La torsion des voiles qui masquent le ciel a quelque chose d’irréel. Un bateau a ses codes et son langage. C’est une île en soi où seuls quelques individus peuvent se risquer.
De titres, Desjoyeaux en compte plusieurs dizaines. Avec son doublé au Vendée globe, il détient à présent le plus beau des records. Gravé dans le sable, car éphémère, même si aucun dauphin ne semble encore prêt à prendre la relève. Desjoyeaux règne en solitaire sur la planète Océan. Il mérite bien sa couronne.
Février 2009
lundi 26 janvier 2009
Agnès Varda, les plages et le sablier
Elle a 80 ans, et toujours l’énergie gouailleuse d’une gamine en vacances. Agnès Varda, ogresse du cinéma à la chevelure violette, nous parle d’elle, pour la première fois. Tapie « dans des miroirs ou derrière des foulards » tantôt devant et tantôt derrière la caméra, elle joue son propre personnage, fragmenté et fuyant, mais empli d'une tendresse sincère et enchanteuse.
Il y a d’abord la petite Arlette Varda, enfant joueuse que ses parents ont balladée sur les plages de Belgique et de Sète. Des plages qu’elle revisite soixante-dix ans plus tard sans nostalgie, et où elle a su développer, au fil du temps, cette indépendance un peu fêlée qui la caractérise.
Il y a évidemment « la » Varda, celle qu'on connait le mieux. La photographe de Jean Vilar et du TNP où elle rencontra Jacques Demy ; la réalisatrice audacieuse de la « Nouvelle Vague » (une vague ? tiens tiens…) et – entre autres – de Cléo de cinq à sept ; la révoltée de Sans toit ni loi, enfin, qui filme l’insupportable déchéance d’un esprit libre joué par la toute jeune Sandrine Bonnaire…
Une vie de Varda
Et puis il y a Agnès, tout court, sans sans doute la plus touchante de tous ses personnages. Un être en suspend à l’imagination ravageuse qui a partagé la vie d’un réalisateur mort avant d’avoir vieilli. Une Agnès Varda devenue grand-mère, aussi, qu'on prend plaisir à voir couver sa fratrie amusée par tant de - fausses- fanfaronneries.
Dans ce film-testament où "elle se souvient, pendant qu'elle vit", Varda se rapproche enfin un peu de nous. De ses débuts faits de bric et de broc où elle cotoie déjà Noiret et Resnais, à sa récente exposition à la Fondation Cartier (encore une histoire d'îles...), Varda nous impressionne et nous rassure à la manière d'une babouchka. De-çi de-là, pourtant, parmi les rires et les délires, surgissent des instants plus fragiles et douloureux. On sait que tôt ou tard, le temps finira pas tout emporter. Alors on se dit, comme elle, qu’on aimerait que cela ne finisse jamais…
La passion selon Catherine M.
L’auteure à scandale de La vie sexuelle de Catherine M. publie Jour de souffrance, son deuxième roman. Une exploration plus sage mais toujours aussi passionnante de sa vie intime

On la savait libertine, on la découvre fragile. Catherine Millet, qui avait enflammé la rentrée littéraire en 2001, refait parler d’elle. Mais sous un jour nouveau cette fois-ci : celui, étonnamment, de la souffrance. Une façon d’éclairer la face cachée de sa vie sexuelle, plus tourmentée qu’il n’y parait.
Second volet de son diptyque érotique, ce livre est né d’une sollicitation extérieure : celle de son public, qui souhaitait comprendre « comment elle faisait avec la jalousie ». Elle explique donc, avec une minutie et une perspicacité remarquables, comment s’incarne au quotidien cette « douleur-panique » provoquée par l’adultère dont elle a aussi été victime. Une analyse à la fois personnelle et universelle du cocuage qui donne toute la force à son œuvre.
Comme dans son premier roman, c’est le corps Catherine Millet qui en est le personnage principal : c’est lui qui pense, jouit, observe, aime, se révolte. Ce corps, le lecteur l’avait déjà suivi dans La vie sexuelle… sous toutes ses coutures. Des plus simples (l’amour physique en couple avec son compagnon, l'écrivain Jacques Henric) aux plus sulfureuses (les partouzes improvisées dans les beaux quartiers ou sur des aires d’autoroutes). On le retrouve ici victime de « crises » répétées dues à la jalousie. Des jours de souffrance où la romancière fouille frénétiquement dans les tiroirs de Jacques, se fâche avec lui ou se masturbe douloureusement…
En bonne connaisseuse de l’art moderne et de la psychanalyse (elle « consulte » depuis plusieurs années), Catherine Millet éclaire son propos en évoquant Salvador Dali, ce « grand masturbateur » et voyeur en qui elle se reconnait, et Lacan. Elle fait également appel à Marcel Proust, avec qui elle partage un goût pour les phrases complexes et cette obsession de la mémoire, qu’il faut sans cesse décomposer afin de mieux la retrouver. Comme un besoin vital de combler les fissures du temps.
Hors d’atteinte
Objective, Catherine Millet ne l’est jamais. Mais elle s’efforce, en permanence, de s’objectiver. En voyeuse, comme un témoin de sa propre vie. Elle s’astreint donc, dans sa vie comme dans son écriture, à fuir les stéréotypes imposés par la société. Ceux qui voudraient faire d’elle une « femme facile » ou au contraire, une « cocue » tout droit sortie d’un Feydeau. Elle y parvient non sans peine, mais avec grâce et discernement.
Si elle ne revendique pas la souffrance, elle l’assume pleinement. Le lecteur regrettera peut-être cette absence de complainte, mais ce silence est salutaire. Il permet d’éclairer la dialectique récurrente entre plaisir et souffrance qui cohabitent dans un corps aussi fantasque et sollicité. On regrettera en revanche certains passages plus faciles qui font la part belles aux oxymores un peu convenus (« jouissif supplice », « douleur exquise », « volupté des sanglots »…).
Pour aimer Catherine Millet, il faut avant tout aimer un paradoxe : celui d’une romancière qui parle de chair, en profondeur, sans jamais employer d’écriture charnelle. L’émoi, l’influx, et la tristesse sont en effet délaissés au profit de l’intellect. Rêveuse, utopiste même, Millet est avant tout une cérébrale toute puissante et comme inaccessible. Au point qu’elle occulte malheureusement tout un pan de sa réflexion, et laisse au lecteur une question brûlante sur les lèvres : pourquoi était-elle, dans son couple, la seule à être jalouse ?
samedi 20 décembre 2008
L’Amérique par le petit bout de la lorgnette
Pour son nouveau numéro de clown itinérant, l’homme-caméra s’est fixé pour objectif de traverser les Etats Unis d’Est en Ouest. Rien de très original jusque là, sauf qu’il n’a, comme à son habitude, ni voiture, ni vélo, ni envie de dormir à l’hôtel. Il a même décidé de squatter en fin de périple le lit à eau king size d’une star hollywoodienne. Alors, y arrivera, y arrivera pas ?
Pour connaître la réponse, il vous faudra d’abord survivre aux deux mois que dure le voyage fictif avec de Maximy. Tantôt juché sur son épaule, tantôt au bout de son bras, l’œil du spectateur est baladé sans relâche. Il doit en plus supporter le sourire crispé et le polo rouge vif du héros. Epileptiques, s’abstenir.
Scènes de vie
A chaque ville traversée correspondent une ou plusieurs rencontres. Et à chaque rencontre, une anecdote. Il ne faudrait pas que le public s’ennuie. A New-York, ce sera donc un acrobate nonagénaire. En Louisiane, un rescapé de l’ouragan Katrina. En Arizona, une Indienne navajo un peu paumée… Bref, tout ce beau monde compose un kaléidoscope déroutant et passionnant d’une Amérique souvent en proie au doute.
Mais c’est là que le bat blesse. L’Amérique que l’on découvre en même temps que Maximy est admirable, pleine de contradictions et de charme, mais elle est tout l’opposé du réalisateur. Lui est arrogant, faussement décalé, rarement sincère. A croire qu’il amplifie ses défauts pour mieux mettre en valeur les Hommes qu’il filme.
Comme un reportage photo qui serait inutilement sonorisé, les commentaires de Maximy viennent ternir la beauté des personnages. Nain gesticulant parmi ces géants du Nouveau Monde, il fait de l’ombre à ces portraits et ces ambiances débordant d’humanité. Baroudeur volubile à l’accent français irréprochable, il s’avère incapable de communiquer avec ses hôtes. Les silences sont subis, gênants. Et quand les mots ne déçoivent pas, ils agacent.
Ego-trip
Le tout ne manque cependant pas d’humour ni d’imagination. La bande originale, savamment mijotée par Béatrice Ardisson, est pétillante et naïve, à l’image du film. La chute est même assez savoureuse. Et certaines scènes sont tellement cocasses qu’elles paraissent directement tirées d’un film. Hollywood n’est jamais bien loin.
On regrette au fond que le réalisateur ne fasse pas de choix clair entre sa folle irrévérence et son désir subliminal de mener une sorte d’expédition ethnologique des temps modernes. Sa réflexion diffuse sur l’hospitalité et la liberté n’est pas sans intérêt ; seulement, elle manque de crédibilité.
Antoine de Maximy, c’est un peu le Christine Angot du documentaire. Convaincu que son histoire en vaut mille autres, il fonde toute son entreprise sur cette inversion des rôles qui fait que l’auteur devient acteur de son propre film. L’audace cède alors la place à l’arrogance, et la curiosité, au narcissisme.
samedi 18 octobre 2008
Ce sont de drôles de bêtes qui animent les couloirs du British Museum. Des lions, précisément, de couleur bleue et or, peints sur la brique. Ceux qui ornent les murs colossaux de la légendaire cité de Babylone, acheminés depuis le Pergamon Museum, à Berlin.
Aux murs de la galerie, des tableaux sombres, ésotériques et puissants. Tous représentent Babel, la tour mythologique que les anciens voulurent construire pour rendre hommage au genre humain. Selon la légende, Babylone est une ville infernale, rongée par le vice. Une Sodome en Orient. Parmi ces tableaux se perdent quelques allégories de la luxure, mariant comme il se doit les femmes, le sexe et le vin...
L’atmosphère du lieu est solennelle et déroutante. Une question persiste : Babylone a-t-elle vraiment existé ? Les vestiges de l’édifice et les maquettes archéologiques en attestent. Vus de près, ces monstres de pierre de deux mètres de large impressionnent.
Au delà du mythe, la cité mésopotamienne, disparue au deuxième siècle après JC, abrite d’innombrables fantasmes, moraux ou esthétiques. On la voit ici représentée en bande dessinée noir et blanc, mais aussi en World Trade Center multicolore ou encore en pyramide de chaussures façon Paul Klee.
La lumière tamisée laisse deviner, plus au fond, une série de caractères cunéiformes gravés dans la pierre. Des inscriptions qu’on croirait coulées dans du sable et sculptées par le vent. Les courbes saillantes des caractères défient les lois de la géométrie. La conservation de l’objet est admirable, sa grâce est surprenante.
Au détour d’une salle, on aperçoit finalement une créature imaginaire en bas relief. C’est une sphinge à tête de serpent et pattes d’aigle. Elle marche, divine et menaçante.
Les visiteurs s’en vont troublés. Derrière une vitrine, au centre de la pièce, ils jettent un ultime regard à un édifice étrange, maquette d’un style archéologique perdu. Avec sa surface crénelée et ses escaliers de marbre, cette pyramide semble est à peine réelle. Perdue à tout jamais, c’est un vestige unique d’éternité.
Décembre 2008mardi 23 octobre 2007
Pédophiles, chômeurs, consanguins... pourquoi ils nous fascinent
Des antihéros pourtant, la littérature et le cinéma en ont connu d’autres. Il suffit de plancher quelques instants sur l’œuvre de Flaubert (tout le monde se souvient de la casquette en lapin de Charles Bovary…), de Beckett ou de Milos Forman (Salieri, génie de médiocrité…) pour comprendre qu’il n’est point besoin d’être héroïque pour être digne d’intérêt. Mais c’est peut-être justement là que le bas blesse.
La niaiserie plus ou moins savante des personnages qu’incarnent tantôt la concierge Renée, tantôt Dany Boon (aka Antoine Bailleul) sont avant tout des ressorts comiques propres à créer des tensions où la parole et le geste interviennent comme des détonateurs. Impossible de résister à leurs moqueries, même bienveillantes, quand on pense aux gaffes de Philippe Abrams (le supérieur hiérarchique de Bailleul) ou aux railleries de ladite Renée. Mais voilà, le fait est qu’une fois le mot « fin » arrivé, il ne reste plus grand-chose. Au mieux, un souvenir ému. Au pire, la franche sensation de s’être fait arnaqués.
De tels succès laissent perplexes, et nécessiteront sans doute quelques années avant d’être totalement éclaircis. A moins que leur caractère anecdotique ne reprenne finalement le dessus. Car il semblerait somme toute un peu paradoxal de compter parmi les « chefs d’œuvre » des productions qui, par définition, nient toute hiérarchie (sociale, culturelle) et confortent finalement les idiots dans leur idiotie, les « savants » dans leur mépris de l’inculture. Non pas que l’on doive pleurer sur les difficultés que connaissent nos chères élites bien-pensantes, mais qu’au moins, on puisse trouver regrettable que la culture dite « populaire » soit à ce point passéiste et revancharde. Après le « syndrome Amélie Poulain » d’une France déréalisée qui ne vit qu’au travers des autres, nous voilà maintenant devenus nostalgiques des corons. De quoi « brailler » un bon coup.
Mai 2007


